Au moment où l’on prend pour la première fois la plume (ou un bic, un crayon, une machine à écrire, un clavier d’ordinateur) et que l’on se lance dans la retranscription de cette petite phrase originelle qui nous trottait dans la tête depuis déjà quelques temps, on prend aussi un risque: celui de réussir à raconter jusqu’au bout une histoire, d’en rassembler un à un tous les mots, de parvenir jusqu’à ce “FIN” qui vient clore une aventure commencée parfois des années plus tôt. Passée l’euphorie mégalomaniaque qui nous place d’un coup sur la même sphère qu’un Zola ou un Hugo (après tout, goûter la saveur si particulière du point final est un accomplissement qui n’est pas donné à tous ceux qui ont entrepris le voyage), se pose la question de la suite des évènements. Il ne faut en général pas longtemps pour réaliser que quelque chose nous sépare de nos illustres prédécesseurs: le fait qu’ils soient illustres, justement. Nous avons alors le choix: pas celui de l’anonymat ou de la célébrité, mais celui de faire un premier pas dans l’une ou l’autre de ces deux directions. Le choix de laisser notre œuvre dormir au fond d’un placard ou d’un disque dur en attendant qu’elle prenne peut-être un jour une valeur archéologique. Ou de se donner les moyens d’être lu. Apprécié, critiqué, conspué, ignoré aussi, cela va de soi. Mon premier acte d’immodestie, lorsque j’ai opté pour la deuxième option, a consisté à mettre au propre un manuscrit (qui comme son nom ne l’indique plus se doit désormais d’être tapé à l’ordinateur), à le soumettre au correcteur orthographique et grammatical et au détecteur de répétitions, à lui appliquer des styles conservateurs et rébarbatifs comme Times New Roman ou Bookman Old Style, à doubler la taille des interlignes ce qui fait mécaniquement doubler le nombre de pages, à en faire imprimer par un professionnel 5 copies recto seul maintenues par une reliure en plastique à 3 € pièce et à envoyer le tout en Colissimo par la Poste à 5 éditeurs dont je me suis dit qu’ils avaient déjà publié des œuvres qui me paraissaient moins dignes d’intérêt que la mienne. C’est notamment pour cette raison que cette phase-là mérite le qualificatif d’immodeste. Après trois mois et 5 lettres de refus, est survenue une phase d’humilité. Je m’étais trompée, je n’appartenais pas au même monde que Victor H. ou Emile Z., pas même à celui d’Amélie N. ou de Marc L. qui trustent les meilleures ventes de la Chose Ecrite. Je n’étais pas digne. En plus, par mon inconséquence, j’avais contribué à accélérer la déforestation de la planète (interligne double et recto seul, je vous demande, franchement!), et à engraisser le Copycat véreux du coin. Une dose de mauvaise foi m’a aidé à accepter cet échec: le comité de lecture des maisons d’édition était sans doute débordé, la période de Noël n’était pas propice à l’appréciation de mon style de roman, ou bien peut-être se sont-ils rendu compte que j’avais triché en utilisant une interligne 1,5 au lieu d’une double, ce qui m’avait disqualifiée d’office, ou encore… bref. Tout un tas de raisons pour croire que ma carrière littéraire ne s’était pas arrêtée avant d’avoir commencé et qu’il existait bien en dehors du cercle familial un public pour mon livre. Un consommateur pour mon produit. Dans le sens noble du terme. Alors, j’ai décidé d’en assurer moi-même la promotion et la distribution, armée du web et de ses nouvelles possibilités d’auto-édition. Peu m’importe au final le nombre que vous serez à le lire. Je souhaite simplement lui donner la chance d’être découvert par ce premier lecteur qui ne me connaîtra pas. Celui qui fera de moi, de façon immodeste mais incontestable, un écrivain. |